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Edward aux mains d'argent
Fiche film

Edward aux mains d'argent

BURTON Tim
USA 1990
Genre : Récit initiatique
Ecriture cinématographique : Fiction
Ecole et cinéma 2004-2005
 MISE EN SCÈNE 

Une fable sur l’incommunicabilité et l’intolérance

Sous le conte poétique et l'hommage au cinéma fantastique, se profile une légende moderne et satirique des conformismes américains. La petite ville accueillante du film renferme tous les maux d'une société enracinée dans ses traditions et coincée dans ses préjugés. Tim Burton décrit un monde qu'il connaît bien, celui d'une banlieue de Los Angeles où il a grandi. En levant le voile sur le vrai visage de l'Amérique profonde, il bâtit une parabole sur la condition précaire de l'artiste prisonnier des règles hollywoodiennes. En tant que réalisateur anticonventionnel, il n'a lui-même jamais réussi – ni cherché – à rentrer dans le moule, restant toujours méfiant face aux engouements factices dont il a pu être l'objet. Ce regard lucide porté sur l'industrie cinématographique transparaît nettement dans Edward aux mains d'argent. Son héros symbolise un artiste qui, après avoir été adulé pour son originalité, se voit soudainement méprisé parce que jugé incontrôlable. Le film peut alors se lire comme une fable poignante sur la solitude et les déchirements du créateur.

À travers ce portrait sans complaisance des États-Unis, le film propose également une réflexion sur l'incommunicabilité et sur l'intolérance. Face à l'inconnu, en l'occurrence un être excentrique et différent, la société réagit violemment. La curiosité, parfois malsaine, fait vite place au rejet, conséquence d'une réaction d'auto-défense illégitime. Cette peur panique naît chez des soi-disant braves gens qui rangent dans l'anormalité ce qui échappe aux normes dominantes. De manière ironique et grinçante, Tim Burton montre l'envers du décor d'un univers apparemment hospitalier qui cache en fait les pires travers. Sa démarche est d'autant plus pertinente qu'elle procède par un renversement de situation : la monstruosité n'est pas là où on l'attend. L'inquiétant Edward se révèle un être charmant, totalement inoffensif tandis que les affables ménagères se métamorphosent en de redoutables sorcières.

Lors de la sortie du film, certains y ont vu une parabole sur le Sida, reconnaissant dans ces méthodes d'exclusion les humiliations subies quotidiennement par les victimes de la maladie. Tim Burton ne refuse pas cette interprétation mais préfére laisser au spectateur le soin de déceler toutes les métaphores qu'il souhaite. Il reconnaît néanmoins que de nombreux malades se sont fait projeter le film dans les hôpitaux américains. En vérité, toute minorité, tout marginal, voire toute personne en léger décalage par rapport aux normes sociales, peut se reconnaître dans le personnage d'Edward. Tim Burton avoue s'y être d'ailleurs légèrement projeté. " Je suis très introverti, un peu comme Edward, dit-il. Moi non plus je n'arrive pas à m'adapter. Dans les soirées, je me sens étranger, mal à l'aise. Edward c'est aussi un peu chacun de nous. "
(Danièle Parra)

Autres points de vue

Symphonie mélancolique en quatre couleurs

" Edward aux mains d'argent, quatrième long métrage de Tim Burton, est non seulement son premier projet vraiment personnel mais aussi une réussite absolue. Conte de fées magique, symphonie mélancolique en quatre couleurs pastels (vert, bleu, jaune et rose), Edward aux mains d'argent se déroule dans un monde hostile où l'on assassine avec le sourire. [...] Edward est ce moment magique où l'âme de l'artiste se matérialise devant nos yeux ébahis. Mieux qu'un film réussi, il est le conte de fées enfin retrouvé. "
Iannis Katsahnias, in " Cahiers du cinéma ", avril 1991.

La preuve par le vide sidéral

" Edward aux mains d'argent, c'est d'abord la preuve par le vide sidéral que l'Amérique des banlieues coquettes, délavées pastel, semble n'avoir pas bougé depuis des siècles. Mais, Tim Burton laisse prudemment aux spectateurs le soin de coller toutes les métaphores du monde sur le dos de son film. "
Philippe Vecchi, in " Libération ", 10 avril 1991.

Edward l’ermite

" Edward ne s’intègre pas, il ne passe pas à l’âge adulte et retourne dans son manoir au temps immobile. Kim est devenue une vielle femme, tandis que lui n’a pas changé. Dans le conte de Tim Burton, le héros ne parvient pas à trouver sa place, et sa croissance reste à jamais bloquée, il n’a pas réussi sa métamorphose, contrairement à " La Jeune fille sans mains " de Grimm, qui subissait trois épreuves avant d’être acceptée : sans mains, mains d’argent et, enfin, mains humaines, signe qu’elle était une adulte. Edward, lui aussi, aura parcouru trois étapes, sculptant les trois règnes de la nature. S’il semble aller, dans un premier temps, vers l’humain en passant par le végétal, il s’en éloigne au moment où ses rapports se détériorent avec les habitants : il se tourne alors vers le minéral, la glace, symbole de pureté mais aussi d’immobilité. "
Thomas Bourguignon, in " Positif ", n° 364, juin 1991.