Temps modernes (Les)
CHAPLIN Charles SpencerUSA 1936
Genre : Burlesque
Ecriture cinématographique : Fiction
Collège au cinéma 2004-2005
Les États-Unis de la Grande Dépression à la “Nouvelle Donne” (New Deal)
Réalisé et sorti en 1935-1936, Les Temps modernes n’est pas un film sur la "Grande Dépression", qui débute en 1929, même si ses effets s’en font encore sentir au milieu des années trente, pas plus qu’il ne milite pour le New Deal de Roosevelt, que personnellement Chaplin a soutenu dès ses débuts et qui a déjà transformé la situation. Mais les années vingt constituent une période de prospérité, qui a pu faire croire à la disparition de la misère. C’est la grande période du jazz “Nouvelle Orléans” à Chicago, des “roaring twenties” (les années 20 rugissantes), celle qu’illustrent le personnage qui donne son nom au roman de Sinclair Lewis, Babbit
Condamnés à la misère...
Tout a commencé le 24 octobre 1929 par un effondrement du cours des actions à la bourse de New York, dû en partie à des spéculations hasardeuses et sauvages, mais aussi à une économie malade : les profits industriels (automobile, bâtiment), concentrés dans les mains de quelques groupes, se tassent, le crédit est facilité par une masse d’argent rapatriée en particulier d’Allemagne (où sévit déjà une crise). Beaucoup de banques (cinq mille environ) ne peuvent bientôt faire face aux demandes de retrait d’argent de leurs clients et sont mises en faillite. Faute de crédit, les achats et la consommation diminuent. Les entreprises restantes baissent prix (environ 30%) et salaires (40% en moyenne). D’où nouvelles difficultés et nouvelles faillites : 22 000 entreprises ferment leurs portes en 1929, 32 000 en 1932. Le chômage se développe à la campagne comme à la ville. On compte 12,6 millions de chômeurs en 1932 (25% de la population active). En deux ans (1929-1931), Ford passe de 128 000 salariés à 37 000... Les chômeurs ne reçoivent aucune indemnité et ne survivent que grâce à la charité privée. Des paysans condamnés à la misère essayent de se rendre en Californie où ils espèrent trouver du travail (c’est l’épopée des Raisins de la colère, illustrée par le roman de John Steinbeck (1939) et le film de John Ford (1940). Des millions de vagabonds errent à travers les États-Unis à la recherche de travail.
Une nouvelle donne
Le terme de New Deal signifie “nouvelle donne” (comme dans un jeu de cartes). Dès son entrée en fonctions (mars 1933), le Président démocrate Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) rompt avec la politique libérale traditionnelle de l’Amérique, qui fait toute confiance aux lois du marché. Il fait intervenir l’État pour un certain nombre de mesures d’urgence. Des secours financiers sont accordés aux chômeurs. Grâce à de grands travaux publics d’aménagement du territoire (aménagement de la vallée du Tennessee) et à la réduction du temps de travail, de nombreux emplois sont créés.
Roosevelt pratique en outre le déficit du budget de l’État pour relancer le pouvoir d’achat de la population. Un plus grande justice sociale s’instaure, le rôle des syndicats est renforcé. Nombre de ces mesures sont combattues par les puissances industrielles, plus soucieuses d’apporter des dividendes à leurs actionnaires qu’à soulager la misère du plus grand nombre. Plusieurs lois sont jugées inconstitutionnelles par le Congrès. Pourtant, le New Deal porte ses fruits et Roosevelt est réélu en 1936 avec 61% des voix, même si la “Crise de 29” n’est pas terminée, surtout dans les autres pays où elle s’est développée
Le Taylorisme ou l’organisation scientifique du travail
Dès sa première apparition, Charlot est saisi en plein travail sur une chaîne de montage : avec deux clés de serrage, serrant inlassablement les deux mêmes boulons d’une pièce à chaque fois identique et dont la fonction n’est guère perceptible. Ses déboires ultérieurs avec la machine qui actionne la chaîne – somme toute, un vulgaire tapis roulant – résultent essentiellement de la vitesse assignée à ladite chaîne. Dans un premier temps, le film décrit avec précision les bases de l’organisation scientifique du travail : “On se trouve en présence, en tout complexe industriel ou commercial, de deux flux : d’une part, un flux de matières subissant des transformations plus ou moins profondes ou n’en subissant parfois aucune [c’est nous qui soulignons] ; d’autre part, un flux de messages véhiculant les informations et transmettant les principaux ordres”, explique un historien.
Rentabiliser au maximum le temps de présence de l’ouvrier
Les premières séquences des Temps modernes montrent avec une précision rare à la fois le flux des matériaux et celui des informations et ordres. L’OST ou Organisation Scientifique du Travail ne date pas des années trente. Sans remonter à Xénophon qui, vers 400 av. J.-C., étudia la fabrication des cothurnes et le travail de la ménagère, il faut situer au début du vingtième siècle cette rationalisation forcée étendue à l’échelle d’un des plus grands pays industrialisés du monde. La concentration des entreprises autour des groupes dirigés par Rockefeller et surtout J. P. Morgan, dont le revenu, en 1912, dépassait les 22,24 milliards de dollars, bien plus que la valeur estimée des propriétés des vingt-deux États et territoires situés à l’Ouest du Mississipi, nécessitait la stabilité, la régularité et la prévisibilité des revenus, loin de tous mouvements de paniques issus de grogne sociale ou de la surproduction. En 1907, en effet, un effondrement boursier et une crise économique – sans équivalence avec celle de 1929 – réduisent les profits des actionnaires. Morgan s’intéresse alors au travail d’un ingénieur d’une usine sidérurgique, d’origine irlandaise, Frédéric Winslow Taylor (1856-1915), qui vient de publier Shop Management, un ouvrage qui propose un certain nombre de principes pour rentabiliser au maximum le temps de présence de l’ouvrier à l’usine. Il faut lutter contre la “flânerie systématique”, principe selon lequel l’ouvrier performant aligne son rythme de travail sur le moins performant : une prime au rendement y pourvoira. Le chronométrage des tâches va également dans ce sens, mais il permet aussi d’éliminer les geste jugés inutiles, de fixer les temps de repos indispensables ou non pour maintenir la rentabilité de l’ouvrier, mais aussi sélectionner les travailleurs efficaces (rapides)... À partir de là, on peut envisager une mécanisation du travail où chacun ayant à accomplir une tâche simple et répétée peut le faire dans un minimum de temps, ce que réalise le travail à la chaîne. L’industrie automobile bénéficia en priorité de ce “progrès” : l’essentiel de la main d’œuvre était composé de travailleurs immigrés de fraîche date (comme Chaplin lui-même) : en 1907, 11 694 des 14 359 ouvriers des usines Carnegie du Comté d’Alleghny viennent d’Europe centrale. C’est le temps de la célèbre Ford T, voiture populaire que l’on retrouve dans des centaines de films burlesques : en 1909, Ford vend 10 607 véhicules. En 1913, 198 000, l’année suivante 248 000, soit 45% de la production automobile nationale... Comme le montre les Temps modernes, cette rentabilité qui rend le travailleur totalement “aliéné” à ou asservi à la machine et à son rythme provoque des traumatismes psychiques et parfois physiques profonds...
Par la suite, l’application de l’analyse scientifique du travail mène à des variations, dont la moindre n’est pas celle qui admet que la satisfaction du travailleur est un facteur de rentabilité ! De là, les journaux d’entreprise, les services sociaux, la formation professionnelle, les primes à l’intéressement – qui ne sont pas encore des stock options...
Chaplin, du muet au parlant...
La Tobis, firme productrice du film de René Clair À nous la liberté, poursuivit Chaplin pour plagiat, pour lesTemps modernes. Les deux films portent un regard sur le monde moderne, thème récurrent dans l’histoire du cinéma. Dans le domaine du comique et de l’humour, Jacques Tati reprend le sujet à sa manière dans Mon oncle (1957) et Playtime (1970). Ce regard critique sur le monde moderne s’est toujours décliné selon deux aspects, la représentation d’un espace futuriste (mais déjà actuel) et une temporalité différente, celle du présent-futur étant généralement vécue comme inhumaine. La vision que propose À nous la liberté repose d’abord sur les décors de Lazare Meerson représentant en particulier l’extérieur comme l’intérieur de l’usine impressionnent à l’époque, mais ils paraissent bien timides par rapport à la ville du Metropolis de Fritz Lang, réalisé à peine cinq ans auparavant. La comparaison visuelle entre une chaîne de montage en usine et l’atelier ou la cantine d’une prison, veut tourner en dérision la maxime “le travail c’est la liberté” (qu’on retrouvera au fronton de la plupart des camps nazis) fait à peine sourire. Pour affirmer que “l’argent ne fait pas le bonheur”, Clair compare le trajet de deux évadés dont l’un gravit l’échelle sociale jusqu à devenir un grand patron qui s’ennuie comme le directeur de l’entreprise des Temps modernes, l’autre devient un de ses ouvriers et perturbe entre autres le travail à la chaîne, mais pour raison amoureuse !
Aimable utopie
Nous sommes loin de la précision sociologique et politique des Temps modernes, même si le chômage et la crise n’étaient pas de mise en 1931. Reste, néanmoins une même attitude : les deux amis du film de Clair partent sur la route tels des vagabonds après que le “parvenu” a laissé son usine à ses ouvriers comme Charlot et la Gamine... Mais, ceux-ci envisagent toujours de faire face, malgré un monde inchangé, alors que chez René Clair règne l’utopie aimable : le couple d’amis ira à la pêche et les ouvriers danseront éternellement pendant que les machines, livrées à elles-mêmes (!), produiront...
Nostalgie aussi chez Tati, lorsqu’il oppose, dans Mon oncle, le vieux Saint-Maur où vit Hulot, et le quartier et la maison de la famille Arpel, à la fois “design” et fonctionnelle, même si les fruits des tout jeunes Salons des Arts ménagers ont tendance à se détraquer ou à être détournés par un oncle plus pragmatique qu’il n’y paraît. Mais, le monde moderne est encore à l’état d’ébauche, de travaux, à l’exception des usines Plastac, sorte de hangar sans style – ce qui est déjà un style, hélas ! –, qui produit des tubes de plastic orangé à l’infini. Chez Clair comme chez Chaplin, l’action du héros, son absence de momentanée d’adaptation à son travail entraînait le dérèglement de la machine mécanique et de la production. Tati reprend le principe de la machine à manger des Temps modernes : Hulot n’y est pour rien lorsque les tubes issus de la chaîne automatique de production produit des hoquets en forme de varices obscènes. La machine se dérègle d’elle-même, niant formellement l’utopisme d’À nous la liberté... Un pas de plus est franchi avec Playtime. Dans l’immense maison de verre de la première partie, règne une agitation stérile et improductive et l’architecture ancienne (les monuments de Paris entre autres) n’est plus que reflets multiples.
Cinéma de notre temps...
Chez René Clair, à force de traiter un peu tout sur le même plan, les temporalités s’égalisent. Si le temps du travail à la chaîne peut se comparer à celui de la prison, l’ennui du patron au loisir du vagabond, comment les opposer ? Les Temps modernes, au contraire, joue d’une variété infinie de vitesses dont aucune ne peut s’identifier mécaniquement avec une signification simpliste : le temps de la démonstration de patinage au bord du gouffre n’est ni celui de la chaîne d’assemblage ni celui de la vie dans la cabane avec la Gamine...
Subtilement aussi, Tati joue du bon vieux temps : le balayeur de Saint-Maur semble balader à l’infini la même pelletée de feuilles mortes, tandis que les Arpel s’agitent en vain. La force de Tati, par l’intermédiaire de Hulot, est d’imposer à son film et ses personnages son propre rythme, opposé à celui qui est déjà à l’œuvre dans l’ensemble de la production. Comme chez Chaplin, le cinéma ne se contente pas de refléter l’état de la société et d’en juger : il propose insidieusement une maquette de ce que pourrait être une temporalité idéale, celle du spectateur...
