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Mécano de la  « General »
Fiche film

Mécano de la « General »

KEATON Buster
USA 1926
Genre : Burlesque
Ecriture cinématographique : Court-métrage
Ecole et cinéma 2004-2005
 MISE EN SCÈNE 

L’état naturel de l’être keatonien est mouvement. Athlète, Keaton accomplit toutes les prouesses physiques de son personnage. Le film est réalisé sans trucages. Il s’agit de ne pas tricher avec le spectateur et de donner à des gags ou situations extra-ordinaires une crédibilité et une force. L’espace de Chaplin est centripète, celui de Keaton, centrifuge. Charlot apparaît en pied, au centre de l’écran, maître d’un plan d’ensemble que le « petit homme » peut parcourir à l’aide de son corps prolongé de sa badine. Le corps keatonien est une silhouette minuscule, perdue, décentrée dans l’immensité, menacée d’engloutissement dans un monde surdimensionné : trains et lignes ferroviaires. La mise en scène de Keaton se fonde sur le physique, par opposition au mental : nous ne percevons qu’après-coup le cheminement de la pensée du héros. Au physique s’ajoutent les lois de la physique. Les êtres keatoniens sont de purs mobiles, caractérisés par leur masse et leur énergie, qui définissent leur trajectoire et leur vitesse. Dans Le Mécano de la « General », les locomotives décuplent la masse et l’énergie du personnage.
C’est par un déplacement dans l’espace que Johnnie résout chaque situation, elle-même issue d’un décalage spatial : c’est parce qu’on a volé sa « General » qu’il se lance dans cette course, afin de la ramener (ainsi qu’Annabelle) à son point de départ.
L’intérêt poétique du Mécano de la « General » tient aussi à l’équilibre précaire entre cette suradapation et la peur d’un chaos logique : la guerre ou la disparition-réapparition d’un wagon fantôme.
Joël Magny

Buster Keaton n'est pas seulement un des plus grands comiques de l'écran, mais un des génies les plus authentiques du cinéma. On insisté sur le caractère mécanique de son comique, qu'une certaine sécheresse rend au premier abord assez déconcertant ; certes, il ne peut être rangé parmi les burlesques, dont il n'a pas la richesse d'imagination, ni parmi les imitateurs de Chaplin, quoiqu'il ait fortement subi l'influence de ce dernier, et l'on aurait raison de trouver assez pauvres les trouvailles de style allusif dont il use fréquemment. C'est que, pour lui, la signification psychologique du geste compte beaucoup moins que le comique se dégageant de la façon même dont le mouvement s'inscrit dans l'espace de l'écran. [...] Tout au long de ses films, Buster Keaton exprime son obsession d'un certain espace de maladresse et de solitude dont nous ne pouvons trouver au cinéma d'équivalent. Dans la note qu'il a jointe à sa publication de L'Amérique, Max Brod nous dit que certains passages du livre de Kafka « évoquent irrésistiblement Chaplin ». Ce serait plutôt chez Buster Keaton, non chez Chaplin, ni même chez Langdon, qu'il faudrait chercher une vision du monde se rapprochant par son caractère de rigueur absolue, d'activité géométrique, du monde inhumain de Kafka.
Eric Rohmer, « Le cinéma, art de l'espace », La Revue du cinéma n°14, juin 1948